Conserver mon énergie malgré l’anxiété de mon proche

03 juin 2022

Conserver mon énergie malgré l’anxiété de mon proche

Comment la personne proche aidante peut-elle composer avec l’anxiété de la personne qu’elle aide sans vider son « compte en banque énergétique »? Discussion autour de l’anxiété gériatrique avec Sébastien Grenier, psychologue et professeur agrégé au département de psychologie de l’Université de Montréal.

Conserver mon énergie malgré l'anxiété de mon proche

Qu’est-ce que c’est, l’anxiété gériatrique?

C’est de l’anxiété comme on la retrouve dans les autres groupes d’âge, mais avec certaines particularités. Je n’aime pas toujours utiliser le terme « gériatrique », parce que cela donne l’impression que la personne est « très » âgée. Je préfère parler d’« anxiété chez les personnes âgées ». Même si je suis directeur du Laboratoire d’étude sur l’anxiété et la dépression… gériatrique!

Quels sont les symptômes d’anxiété les plus fréquents?

Il y a différents symptômes d’anxiété qui peuvent affecter la personne âgée : soit les symptômes cognitifs, comportementaux ou physiques. Les physiques sont les plus fréquents : bouffées de chaleur, bouche sèche, transpiration, palpitations cardiaques, problèmes digestifs, maux de tête ou encore douleurs chroniques. Le plus difficile, pour les médecins, est de faire la part des choses. Qu’est-ce qui est causé par de l’anxiété, par des médicaments, par une maladie physique? On parle d’anxiété, mais il existe aussi ce qu’on appelle des « troubles anxieux », comme le trouble d’anxiété généralisée ou le trouble panique. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a différentes façons de définir l’anxiété et qu’il y a des critères précis qui aident les médecins et les psychologues à poser un diagnostic.

Dans votre travail et vos recherches, vous vous intéressez à la résolution de l’anxiété non seulement chez les personnes âgées, mais aussi chez les personnes proches aidantes. Pourquoi?

Pour les proches aidants, qui sont souvent eux-mêmes âgés, il y a un double défi. Le proche aidant a ses propres défis liés au vieillissement. Je vois en thérapie des proches qui sont au bout du rouleau et qui ne savent plus quoi faire. On ne pense pas qu’on va devenir proche aidant, un jour, dans sa vie. Quand cette réalité survient, elle occasionne beaucoup de stress. Le stress se compose de quatre ingrédients actifs : l’imprévisibilité, la perte de contrôle, la nouveauté et l’égo menacé (par exemple, lorsque vos compétences sont mises à l’épreuve ou que l’on doute de vos capacités).

Dans votre pratique, vous voyez des couples au sein desquels une personne souffre d’anxiété. Prenons, par exemple, un adulte qui prend soin d’un parent âgé rongé par l’anxiété. Comment ce proche aidant peut-il se protéger de cette anxiété, ne pas en souffrir lui-même?

L’idée, pour que les proches aidants arrivent à garder une distance saine, à préserver leur énergie et leur bien-être, est d’établir un cadre. Le principe tient en deux points : augmenter leurs capacités d’adaptation et prévenir l’épuisement. Cela peut passer par l’apprentissage de la respiration ou de la méditation, par le fait de faire de l’exercice physique, de se faire plaisir, d’adopter une attitude positive (par exemple, se parler de la même façon que nous le ferions à notre meilleur ami, se rappeler que tout n’est pas noir, se souvenir de bons moments) et se concentrer sur les choses que nous pouvons contrôler.

Quelles seraient vos suggestions pour aider proches aidants à conserver leur énergie?

Je les résumerais en 8 points :

  1. Se reconnaître comme proche aidant;
  2. Accepter de ne pas pouvoir tout régler. Les proches aidants ne sont ni médecins ni psychologues, et ils ont leurs limites;
  3. S’assurer d’avoir assez d’énergie en banque pour pouvoir en dépenser une certaine quantité pour leur proche sans perdre toute leur énergie. Cela veut dire faire entrer de l’énergie, comme déposer de l’argent dans son compte de banque, et sortir uniquement l’argent qui existe vraiment, en évitant le crédit. C’est le concept de « compte en banque énergétique » élaboré par le psychothérapeute Alexander Lowen;
  4. Investir et réinvestir dans ce qui compte pour nous, pour tenter d’atteindre un meilleur équilibre;
  5. Se méfier de ce qui est énergivore;
  6. Aller chercher du soutien, accepter de se faire aider;
  7. Se renseigner sur la maladie de notre proche, pour mieux l’accompagner et mieux comprendre ses réactions. « Mon proche a tel ou tel comportement. Est-ce normal? Comment réagir? » Ce qu’on connaît davantage nous fait moins peur;
  8. Apprendre à prioriser et à déléguer des tâches pour se réserver du temps pour soi.

Et si ces conseils ne suffisent plus?

Ces suggestions ne sont pas infaillibles. Quand vous pleurez constamment, quand vous n’arrivez plus à bien dormir, il faut briser le silence. Si vous ressentez une fatigue extrême, que vos inquiétudes persistent, que vous avez perdu tout intérêt pour les activités que vous aimiez autrefois, que vous n’êtes plus en mesure de fonctionner ou encore que vous ne vous reconnaissez plus, il faut consulter un professionnel de la santé.

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La personne âgée est au centre de votre parcours. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à elle?

Je suis psychologue en bureau privé depuis 2002. Quand je voyais des personnes âgées, je trouvais que ça cliquait bien entre elles et moi, comparativement aux adolescents, avec lesquels j’avais plus de difficulté. Dans mon parcours, j’ai voulu aussi faire de la recherche et travailler sur la santé mentale de la personne vieillissante. Il y avait peu de recherches dans le domaine de la psychogériatrie au Québec. Quand j’ai fait mon premier postdoctorat, en 2014, j’ai mis sur pied le Laboratoire d’étude sur l’anxiété et la dépression gériatrique (LEADER), logé au Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (CRIUGM). Depuis le début de la pandémie, les besoins ont fortement augmenté. On parle beaucoup plus de la santé mentale des personnes âgées. Je savais déjà que c’était un domaine en pleine évolution. Aujourd’hui, c’est encore plus évident.

Les principaux symptômes d’anxiété sont-ils différents chez la personne âgée?

Les manifestations somatiques de l’anxiété sont passablement les mêmes. C’est davantage dans la façon de décrire les symptômes qu’il va y avoir une différence. On remarque des inquiétudes excessives : « Si je sors cet après-midi, je vais peut-être tomber, me blesser et être hospitalisé. » Ce sont des scénarios de ce genre. Les plus jeunes aussi sont préoccupés, mais pas pour les mêmes choses. Les gens âgés s’inquiètent moins pour les finances et le travail, mais davantage pour la santé et les risques de chute. Ils craignent d’être abandonnés par leurs enfants, d’être placés en CHSLD, de perdre la mémoire ou encore de souffrir d’alzheimer.

Quelles stratégies vaut-il mieux adopter en thérapie, dans ces cas-là?

Pour un trouble d’anxiété précis, il y a un traitement précis. L’anxiété, en général, se caractérise par le fait d’anticiper des événements qui pourraient survenir. C’est la peur d’avoir peur et le sentiment de perdre le contrôle sur sa vie. Cette inquiétude est contre-productive, parce qu’elle tend à empêcher la personne de se centrer sur le présent. La thérapie consiste donc à amener la personne à se centrer sur le présent et à trouver des solutions concrètes dans sa vie actuelle, lorsque les problèmes se présentent réellement. Par exemple, si je m’inquiète pour ma santé, qu’est-ce que je fais concrètement, aujourd’hui, pour ça? Est-ce que j’ai pris un rendez-vous avec mon médecin? Au fond, les stratégies consistent à donner des pistes à la personne pour qu’elle reprenne les rênes sur sa vie. En vieillissant, on doit composer avec les nombreuses pertes, changements et deuils qui surviennent rapidement. Cela devient parfois trop difficile pour une personne âgée. C’est à ce moment-là que l’anxiété apparaît, et elle s’accompagne d’une impression de perte de contrôle. Le travail du psychologue est de redonner ce contrôle à la personne et de lui donner des clés pour régler un problème à la fois, étape par étape. On peut aussi enseigner des pratiques de respiration, de méditation et de relaxation.

Une chose me frappe. L’anxiété vient rarement seule!

Dans 50 % des cas, quand le psychologue ou le médecin décèle de l’anxiété chez la personne âgée, il diagnostique aussi une dépression. Lorsqu’on remarque, chez notre proche, un changement important de comportement ou d’humeur, et ce, sans raison, on peut soupçonner la présence d’anxiété, voire d’un trouble anxieux. Si notre proche pleure, a des problèmes de sommeil, est à fleur de peau, a de la difficulté à accomplir ses activités quotidiennes, éprouve une perte marquée de motivation ou encore a du mal à « démarrer » le matin, cela doit éveiller notre attention. Ce conseil vaut autant pour notre proche que pour les proches aidants!

Propos recueillis par Karine Cloutier, chargée de projets aux communications à l’Appui pour les proches aidants. Merci à Sébastien Grenier pour cette conversation enrichissante!

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