Prendre soin d’un proche dans son pays d’adoption : une réalité aux défis cumulés

02 mars 2026

Prendre soin d’un proche dans son pays d’adoption : une réalité aux défis cumulés

Accompagner un membre de sa famille à travers la maladie ou la perte d’autonomie demande temps, énergie et présence. Le faire dans un nouveau pays, loin de ses repères et parfois de son réseau, amène son lot de défis supplémentaires. Au Québec, de nombreuses personnes issues de l’immigration vivent cette réalité au quotidien. À travers le parcours de Jean-Pierre Perouma et le regard de Marie-Ève Samson, cet article propose de mieux comprendre les défis qu’elles traversent et les réalités qu’elles portent.

02 mars 2026
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Jean-Pierre Perouma et sa conjointe Emmanuelle

Après avoir quitté l’Île de la Réunion en 2014, la vie de Jean-Pierre Perouma, de sa conjointe et de leurs fils bascule en 2021, dans un bureau de la clinique du sein de Rimouski. Le diagnostic tombe : un cancer du sein de stade 2. Jean-Pierre devient alors proche aidant.

« J’étais présent dès le début avec mon petit carnet, prêt à prendre des notes et poser des questions. Je me suis dit ‘il faut que tu sois là. Il va falloir se décentrer. Les émotions, on les vivra après’ », confie le travailleur social de formation. « Ce qui était le plus compliqué, c’était de gérer les émotions, la distance, puis d’alterner entre plusieurs rôles : celui de conjoint, de proche aidant, de responsable de la logistique, de cuisinier... Les enfants et leurs émotions aussi », ajoute-t-il.

Mais pour M. Perouma, cette expérience ne se limite pas à la réalité, déjà exigeante, de la proche aidance. Elle est aussi traversée par son parcours d’homme immigrant et racisé. Naviguer dans le système de santé, comprendre les codes implicites, poser des questions, s’affirmer comme proche aidant : autant de défis qui peuvent prendre une dimension particulière lorsqu’on ne partage pas nécessairement les mêmes repères culturels ou les mêmes rapports au système.

Prendre soin d’un proche dans son nouveau pays

Comme toutes les personnes proches aidantes, celles issues de l’immigration peuvent voir leur vie professionnelle, leur santé et leur réseau social fragilisés. Mais à ces défis s’ajoutent d’autres facteurs, particulièrement pour les personnes nouvellement arrivées au Québec.

« Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il existe des facteurs qui complexifient cette expérience pour les personnes immigrantes », explique Marie-Ève Samson, chargée de projet en proche aidance à l’Institut universitaire Sherpa du CIUSSS Centre-Ouest-de-l’île-de-Montréal dont la mission est notamment de mener des recherches sur les différents aspects de la proche aidance chez les personnes issues de l’immigration et de la diversité ethnoculturelle. L’Institut universitaire Sherpa travaille également à améliorer les pratiques, ainsi qu’à favoriser un meilleur accès aux ressources et aux services au sein du réseau de la santé et des services sociaux pour la santé et le bien-être des personnes immigrantes.

Comme les histoires de proche aidance, chaque histoire d’immigration est unique. Dans certains cas, l’immigration se fait de manière bousculée, particulièrement pour les personnes qui doivent fuir rapidement leur pays d’origine. D’autres fois, il s’agit d’un projet planifié qui peut malgré tout apporter son lot de stress. « Mais même si l’immigration est planifiée, ça demande un ajustement au niveau de l’emploi », rappelle-t-elle. « Ça peut être long avant de faire reconnaître ses diplômes et certains ne l’auront jamais et devront plutôt occuper des emplois beaucoup plus précaires que ce qu’ils ont comme qualifications. »

Il y a aussi la question du cercle social. À leur arrivée au Québec en 2014, Jean-Pierre Perouma et sa famille ont été accueillis à bras ouverts par ceux qu’ils appellent maintenant leurs grands-parents d’adoption. « Moi, c’est Mamie Fernande », a déclaré leur grand-mère rimouskoise en leur servant le déjeuner le matin de leur arrivée. Malgré ses liens tissés, Jean-Pierre, comme beaucoup d’immigrants, a ressenti les effets d’un cercle social réduit. « On est hyper isolés dans la maladie. Encore plus quand on est immigrant en région. »

Les personnes immigrantes représentent 15% de la population au Québec. Une étude canadienne recense qu’une personne proche aidante sur 5 est immigrante et qu’une personne proche aidante sur 4 est une personne racisée (CCEA, 2024). Si les proches aidants issus de l’immigration sont si nombreux, explique Marie-Ève Samson, c’est en partie parce que leur entourage est plus petit au Québec et qu’ils ont moins de gens avec qui partager cette responsabilité. C’est aussi parce qu’il leur est parfois plus difficile d’obtenir des services. Ceci est d’autant plus vrai pour les personnes d’immigration récente.

Pendant les cinq difficiles années de maladie de sa conjointe, Jean-Pierre a eu la chance de trouver du soutien et de l’écoute auprès d’un cercle de paroles d’hommes. Marie-Ève Samson fait toutefois remarquer qu’il est souvent difficile pour les personnes immigrantes ou issues de la diversité de trouver des services et d’accéder à de l’aide.

Marie-Ève Samson, chargée de projet en proche aidance à l’Institut universitaire Sherpa du CIUSSS Centre-Ouest-de-l’île-de-Montréal

Obstacles et mythes autour de l’accès aux services

Malgré des besoins importants, les personnes proches aidantes issues de l’immigration sont moins visibles dans les services sociaux et communautaires. Pourtant, une étude canadienne dévoile qu’elles sont plus nombreuses à faire les démarches pour trouver de l’aide (CCEA, 2024). Pourquoi ces recherches n’aboutissent-elles donc pas ?

Plusieurs obstacles freinent cet accès: la méconnaissance du système, la barrière linguistique et la méfiance envers les institutions. « Si on a eu une mauvaise expérience par le passé, ça peut prendre plus de temps avant qu’on redemande des services », explique Marie-Ève Samson.

Un mythe persistant complique aussi la situation: celui selon lequel ces personnes ne souhaitent pas recevoir de services formels. « Ce n’est pas parce qu’il y a moins de personnes immigrantes dans nos services que ça ne les intéresse pas », affirme-t-elle. « C’est un mythe qui a des conséquences réelles. Ça crée une sorte de cercle vicieux de penser le contraire ». Selon diverses études dont celles menées à l’Institut universitaire Sherpa, cette perception erronée peut mener à une offre de services moindre pour ces personnes.

Ce mythe s’appuie en partie sur certaines valeurs ou normes culturelles. « Oui, il peut avoir un sens du devoir envers ses proches qui est très présent, même s’il ne faut pas généraliser », explique Marie-Ève Samson. « L’intervention peut jouer un rôle important parce qu’on se rend compte que même si la personne a toute la volonté du monde d’aider son proche, la réalité au Québec peut faire en sorte que ce soit plus difficile de le faire, par exemple lorsqu’on cumule plusieurs emplois ou qu’on n’a pas de réseau de soutien. D’autres personnes souhaiteraient aussi être moins impliquées, mais sont toutefois contraintes de rester engagées par manque de services adaptés. C’est là l’intérêt d’avoir accès aux services formels.»

C’est dans ce contexte que Marie-Ève Samson encourage les intervenants du milieu à adopter une approche proactive pour venir en aide à ces personnes proches aidantes. Les aider à exprimer leurs besoins, valoriser leur contribution auprès de la personne aidée et les considérer comme de véritables partenaires, même lorsqu’elles ne s’identifient pas au terme de proche aidant.

« Il peut avoir des différences, mais si on est en mode d’écoute et de dialogue, on arrive à trouver un juste milieu dans le respect des différences de chacun qui permet cette intervention. C’est revenir aux bases de ce que c’est de soigner, d’accompagner, de revenir à la relation humaine », conclut-elle.

La vie après la tempête

Aujourd’hui, la conjointe de Jean-Pierre Perouma a retrouvé la santé. Après cinq années marquées par la maladie et la proche aidance, la famille reprend son souffle. Cette épreuve les a rapprochés, mais elle laisse aussi des traces : une vigilance accrue, une conscience plus aiguë, de la fragilité.

Jean-Pierre en retient surtout une réflexion sur la fragilité des personnes et des systèmes : « La proche aidance met de l’avant la vulnérabilité des personnes et des systèmes. Quand cette vulnérabilité s’exprime, il ne faut pas le vivre comme une accusation. Sans solidarité et sans humains, on n’y arrivera pas. C’est en s’occupant des plus vulnérables qu’on renforce une société. »

Merci à Marie-Ève Samson de l’Institut universitaire Sherpa et à Jean-Pierre Perouma.

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